ENTRETIEN AVEC...

avec Palmina D’Ascoli de l'institut français
 Qu'est ce qui vous a amené à faire de la photo ?
Corinne Mariaud: J’ai fait une école d’art. Après un passage dans la publicité, où je
travaillais avec des photographes, j’ai eu envie de réaliser moi même les images.
Ce fut une révélation!
J’étais à l’époque très admirative du travail de Cindy Sherman. Mes premiers travaux
étaient d’ailleurs des mises en scènes avec moi comme modèle, shootées dans mon petit
appartement. Je me maquillais, mettait des perruques, et faisait des images très
cinématographiques. J’ai d’ailleurs toujours continué à tester mes idées sur moi même.
Mes influences viennent aussi bien du cinéma (Pasolini, Fellini, Bergman, que du milieu
de l’art (Erwin Wurm, Sophie Calle, Annette Messager, Louise Bourgeois, ou de la
photographie (Jeff Wall,Cindy Sherman,...) mais je trouve aussi beaucoup d’inspiration
dans la peinture classique (Cranach, Zurbaran et beaucoup d’autres).
Je pense que le médium photographique est celui qui me convient le mieux.
Je m’y sens à ma place.
J’aime aussi le matériel, le rapport très physique avec l’appareil, le regard concentré dans
le viseur, le cadrage, le sentiment de la lumière.
 Techniquement parlant comment vous y prenez-vous ?
 Je travaille beaucoup avec la mise en scène. Chaque photo est pensée, dessinée
avant la prise de vues. Je fais beaucoup de petits croquis, j’ai des carnets sur moi.Je
réfléchi en marchant, dans la rue, dans le métro...
Ensuite j’organise une séance, dans mon studio la plupart du temps, parfois en extérieur.
Je trouve des modèles autour de moi, des connaissances, des amis d’amis, des
comédiens, des mannequins.
Je travaille seule, parfois avec une petite équipe, une maquilleuse, une coiffeuse.
J’explique à la personne qui va poser ce que j’attends d’elle. Pendant la prise de vue je la
laisse également faire des propositions. Ensemble il arrive que l’on aille vers autre chose
encore, mais curieusement l’image finale est souvent très proche de ce que j’avais
dessiné.
Quels types de sujets traitez-vous ?
Je travaille sur le corps et sur l’identité.
Sur l’inadaptation de l’individu dans la société (série Désordre)
Sur le corps comme frontière entre soi et l’espace public.
Il est difficile d'être soi de se définir dans un espace, de comprendre quel est sa place. On
mène tous ce combat, soi contre soi.
Cela m’amène naturellement à la question de l’identité et du genre.
«J’ai une chatte en travers de la gorge» dit Virginie Despente pour traduire ce qu’elle a
ressenti quand elle a commencé à écrire: le sentiment d'être enfermée dans son sexe.
J’aime que mes images perturbent tout en mêlant humour et tragique.
Je crois que mes photographies parlent toutes de résistance.
Résistance à la pression sociale, à l’uniformisation, résistance aux clichés..
Aussi bien les hommes couchés dans la ville, que les femmes de CLIMAX et des séries
Je ne suis pas un homme, Trophées....
Comment choisissez vous les images ?
Le choix après la prise de vue et le développement est une part importante du travail.
Il faut être cohérent avec ce que l’on a voulu dire, ne pas se laisser séduire par ses
propres images.
Il faut que l’image choisie me paraisse juste mais aussi qu’elle me touche.
Il m’arrive de ressentir la bonne image comme une évidence. Je sais que c’est celle-ci,
cela peut me mettre dans un état d’exaltation intense!
Qu'est-ce que vous voulez donner à voir ?
Je réagis à mon époque, à ce qui m’entoure et à ce qui me touche.
J’ai un réel besoin physique de m’exprimer, comme un besoin de prendre la parole. Je
donne ma vision des choses.
Mais il s’agit aussi d’image.
Il peut y avoir plusieurs niveaux de lecture. C’est moins définitif que des mots.
J’aime que mes images provoquent un trouble, une émotion. Qu’elles donnent à réfléchir.
En réalité, je cherche d’abord cette émotion pour moi même.
Quel risque prenez-vous?
Le risque de ne pas être entendue.
Qu'est-ce qui vous guide dans la création d'une oeuvre ?
Je pense à exprimer mes idées. je suis guidée par ce qui m’habite.
La photographie me libère.
Je ne cherche pas à plaire, mais à provoquer des réactions.
Et une fois le travail terminé, j’ai très envie qu’il soit montré.
-Que représente la photographie pour vous ?
Je dirai plus que c’est l’art en general qui représente beaucoup pour moi. Plus on
s’engage dans une réflexion artistique moins on a envie d’en sortir, il faut toujours aller
plus loin. Mon regard sur le monde est très affecté par mon travail, j’ai l’impression d’avoir
un oeil exacerbé! C’est une drogue, une déviance, une attitude.
La photographie est le médium que j’utilise, cela ne pourrait pour l’instant pas en être un
autre, c’est le prolongement de ma réflexion, et je trouve que c’est le médium le plus
efficace pour mon travail.
Parlez moi de votre premier travail ?
A mes début de photographe j’avais toujours un appareil avec moi, je voulais capter tout
ce qui se passait à l'extérieur.
Je photographiait des paysages urbain, en voiture, en passant, des paysages vides de
toute présence humaine, mais pourtant très habité par cette absence, des endroits à la
lisière de la ville.
Dans un autre genre,ma collaboration avec l’écrivain Vincent Ravalec, pour Portrait des
hommes qui se branlent, édité au Dernier terrain vague, photos d'exhibitionnistes de la
porte Dauphine à Paris.
Ont suivis d’autres livres avec lui, Conséquence de la réalité des morts, j’y confrontais
mon regard avec son univers.
Puis ma manière de faire de la photo a changé, j’ai commencé à mettre en scène, je
faisais mes images avant de les prendre.
avec la série Désordre mon travail a commencé à avoir une certaine cohérence, un sens
plus personnel et engagé, plus artistique.
Ont suivi les série en studio: Climax, Espace public, Je ne suis pas un homme, Trophées.
Avec les nouveaux appareils photo numériques tout le monde a facilement accès à
un bon équipement. Est-ce que ce progrès a influencé votre travail ?
Je ne pense pas que cela ait beaucoup d’importance.
le matériel reste un outil au service de la réflexion.
Peut-être le numérique m’a apporté une plus grande liberté. Je maitrise mon travail de la
prise de vue au tirage.
Paris décembre 2012